Suite à la chronique de Nathacha Appanah: Le mépris des élites

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La chronique de Nathacha Appanah intitulée Le culte de la performance au QEC, publiée sur Mo Ti News le 7 juillet dernier où elle évoque sa rencontre avec des étudiantes du Queen Elizabeth College, m’inspire à écrire ces quelques lignes.




Nathacha Appanah

Le système éducatif à Maurice est une machine implacable qui sert à reproduire les inégalités sociales. Nous avons chez nous toute une hiérarchie d'établissements scolaires qui comprend d’un côté, pour le cycle d’éducation secondaire, une poignée de collèges sous le contrôle de l’Etat ainsi que des lycées privés qui sont fréquentés par une minorité de la population estudiantine dont certains feront plus tard partie de l’élite du pays ; et, de l’autre des établissements scolaires publiques et quelques institutions privées – les « petits collèges » – que fréquentent la majorité des étudiants du pays, qui viennent pour la plupart de familles modestes.

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Education et lutte des classes

Nous avons ainsi un système éducatif qui fonctionne à plusieurs vitesses. Tout le système est gangrené par un accent particulier qui est mis sur les études académiques, et une concurrence féroce, véritable 'rat race', qui réussit aux uns et broie les autres avec parfois des conséquences très graves pour certains de nos jeunes – des cas de suicide ont même été rapportés dans la presse de quelques malheureux étudiants qui, souffrant du burnout, décident un mauvais jour de mettre fin à leurs vies ; des mentalités rétrogrades, bourgeoises et un mépris, intériorisé très tôt par les élèves venant des familles aisées pour la plupart, envers ceux qui n'y ont pas accès aux établissements d’élite parce que 'mal nés', dépourvus de moyens, mal connectés, et leurs parents dotés d’aucune influence pour faire du lobbying – s’il faut parler ainsi – afin d’assurer plus tard un bel avenir à leurs enfants.

Le mépris de ceux qui ont eu la chance de fréquenter les ‘meilleurs’ établissements éducatifs à Maurice perdure longtemps après qu’ils ont terminé leurs études – on y entrevoit d’ailleurs la manifestation sur Facebook et d’autres réseaux sociaux. Bien sûr il y a des exceptions qui confirment la règle.

L’égalité des chances, l’éducation pour tous, une politique éducative, équitable et inclusive, qui vise l’épanouissement intégral de chaque étudiant… qui en parle aujourd’hui ? Nous sommes loin, très loin aujourd’hui des débats qui foisonnaient et faisaient rage dans les années soixante-dix sur la qualité de l’éducation, sur le contenu des programmes proposés aux étudiants, sur les pédagogies et expériences en vigueur dans d’autres pays – l’école de Célestin Freinet en France, la méthode de Paulo Freire au Brésil, les contributions d’Ivan Illich… Ou encore les réflexions de notre compatriote, un dénommé Ho Chan Fong, dans une série d’articles ayant pour thème générale : « L’enfant des réalités naturelles et l’enfant des réalités sophistiquées ». La notion de classe sociale est loin d’être désuète, n’en déplaise à ceux qui sont « ni de gauche ni de droite ». Plus que jamais elle est pertinente. Et présente dans le système éducatif mauricien.

Des rencontres avec des étudiants des « ti-collèges » ?

Mais revenons-en à la visite de Nathacha Appanah au Queen Elizabeth College. Pourquoi les organisateurs des évènements littéraires, qui invitent des écrivains à Maurice et s’occupent de leur calendrier d’activités, y prévoient toujours des rencontres avec des étudiants des collèges d’élite ? Pourquoi ne jamais penser aux autres, les laissés pour compte, ceux qu’on regarde de haut lorsqu’on ne détourne pas le regard, ceux qu’on continue de traiter avec le plus grand mépris ? Hier, l’écrivain Amin Maalouf avait eu une rencontre avec des étudiants du Lycée Labourdonnais, si je ne me trompe pas. Aujourd’hui, Nathacha Appanah a rencontré des étudiantes du QEC.

De telles rencontres avec des écrivains peuvent être très utiles. Et il me semble que par souci d’équité cela aurait été mieux de les organiser à l’intention des étudiants des « ti-collèges ». On ne va pas pour autant changer le rapport de forces, profondément inéquitable, entre les collèges d’élite et les autres. Mais si cela devait finir par amener rien qu’un ou deux étudiants à s’intéresser à l’écriture et plus tard à faire une percée dans la littérature et, par la même occasion aider leurs profs à se ressourcer et à aller plus loin, ce serait déjà une bonne chose. Nathacha Appanah est bien placée, lors de ses prochaines visites, pour jouer ce rôle éducatif d’éveil à la littérature. Elle n’a pas fait ses études au QEC. Ce qui ne l’a pas empêché de réussir dans le champ de la littérature. Son courage à dire ce que d’autres ne diront jamais, n’ayant pas la même sensibilité qu’elle pour X nombre de raisons, devrait nous inciter à nous pencher davantage sur notre système éducatif, sur ses valeurs, ses méthodes, ses moyens, sa finalité.

Avec toute la bonne volonté de l’actuelle ministre de l’Education nationale Mme Leela Devi Dookun-Luchoomun et son projet de réforme, la Nine-Year Basic Continuous Education (ou Nine-Year Schooling), je ne pense pas qu’on va surmonter de sitôt les fractures qui lézardent le système éducatif à Maurice. Mais il faut rétablir un certain équilibre entre les meilleures institutions de l’ile (collèges d’Etat et lycées privés) et les « ti-collèges », réduire le stress des étudiants avec l’introduction d’autres approches pédagogiques qui mettent beaucoup plus l’accent sur le questionnement, la curiosité intellectuelle, la recherche, l’expression orale et écrite, la culture générale, les creative arts, la citoyenneté.

Noor Adam Essack