Société: Qu'est-ce qui pousse des jeunes à faire le djihad et commettre des attentats ?


L’Etat Islamique séduirait en France un jeune sur quatre. A Maurice, plusieurs jeunes ont déjà rejoint Daesh. Alors, qu'est-ce qui pousse ces jeunes à faire le djihad et commettre des attentats ? La raison est simple: ils y trouvent ce que nos sociétés n’offrent plus - le frisson lié au combat pour une cause qui leur fait croire qu’ils ont un pouvoir sans limites, un pouvoir divin.




La publicité, l’État islamique le sait, est l’oxygène du terrorisme. Et de la publicité, cette organisation en a eu à foison. À tel point que ce mouvement que tout le monde ignorait il y a encore quelques années est devenu aujourd’hui le premier sujet des préoccupations générales et politiques.

Pour un temps, elle relègue au second plan la nucléarisation de l’Iran et de la Corée du Nord, la menace d’une prolifération des armes nucléaires, et même l’ambition de la Russie de restaurer l’Empire des tsars. Ainsi seraient relancés les jeux de pouvoir et le système mondial anarchique des rivalités qui ont autrefois donné le jour à deux guerres mondiales et rendent aujourd’hui possible – ne fût-ce qu’un peu– une troisième, bien plus dévastatrice encore.

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Le but des spectacles mis en scène par l’État islamique, aussi atroces que captivants, est de terroriser et de fasciner l’opinion publique. Demandez à Muntazzam Saddula. Il était tellement captivé par Daech qu'il a téléchargé plusieurs vidéos de l'État islamique sur son portable et même pris l'avion pour aller en Turquie, sans que ses parents ne sachent quoi que ce soit.

Comme ce fut le cas avec la réaction inconséquente et indifférenciée déployée par la Grande-Bretagne et les États-Unis, qui a fait passer Al Qaida d’un groupe restreint, mais résolu, d’extrémistes relativement éduqués et violents à un mouvement social capable d’attirer des milliers d’immigrés musulmans d’Occident désœuvrés, et des millions d’autres qui, retournés au pays, n’y ont trouvé que frustration politique et désillusion économique. En Europe, même ceux qui sont le plus opposés à la violence me disent que « sans Al Qaida, on nous aurait oubliés », et dans l’ensemble du monde musulman l’héritage du « Cheikh Oussama » est souvent synonyme de reconnaissance et de respect.

Une cause à défendre

Toutefois, à la différence d’Al Qaida dont il a été exclu, l’État islamique ne tolère aucun compromis sur l’interprétation des moyens et des buts de l’Islam, encore moins sur la mission de l’Islam: gouverner le monde.

À la fin de sa vie, le chef terroriste et fondateur de l’État islamique, Abou Moussab al-Zarkawi, déclarait que « les Chiites sont le plus grand mal de l’humanité, les plus dangereux moralement, et qu’il faut les détruire en priorité ».

Dans cette vision du monde, proclamée aujourd’hui par Abou Bakar al-Baghdadi, les États-Unis et le Royaume-Uni sont trop faibles dans leur conviction envers leurs idéaux pour représenter un ennemi sérieux. Aux yeux des « adeptes fervents » que sont les djihadistes, la justesse d’une cause prévaudra toujours sur un avantage matériel apparent, à condition que la cause dispose de ressources suffisantes pour perdurer.

De fait, depuis la Seconde Guerre mondiale, des groupes rebelles et révolutionnaires ont vaincu des armées disposant d’une puissance de feu et d’effectifs jusqu’à dix fois supérieurs, grâce à la dévotion à leur cause, plutôt qu’en raison de systèmes de récompense, tels que rémunération ou promotion.

Cependant, en s’appuyant sur l’histoire récente, l’État islamique espère pouvoir compter sur les États-Unis et la Grande-Bretagne pour l’aider à déclencher une spirale de guerres civiles et transnationales débouchant sur le grand Armageddon, retour à un Age d’Or imaginaire de domination arabe dans tous les pays musulmans et de domination musulmane à travers l’Eurasie et l’Afrique.

Et ce, bien que les cinq siècles – de 750 à 1258 – où la dynastie des Abbassides a gouverné le monde musulman, aient marqué une période de relative tolérance sociale, de diversité philosophique et de remarquables progrès scientifiques en médecine et en mathématiques.

Le frisson de la terreur

La violence exercée par l’État islamique est tout sauf gratuite ou nihiliste – des accusations souvent portées par ceux qui refusent de prendre en compte le pouvoir d’attraction de leurs ennemis. La vision morale du monde des adeptes fervents est dominée par ce que le philosophe politicien irlandais Edmund Burke (1729-1797) appelait le « sublime » : une attirance puissante et passionnée pour ce qu’il nommait la « terreur exquise », un sentiment singulier éprouvé face à la terreur d’autrui. Selon lui, l’être humain éprouve un sentiment de délice particulier face au spectacle de la terreur, car il y voit la manifestation de forces supérieures, sans limites, inconnues et incompréhensibles. La terreur exercée sur les victimes est alors proche de la terreur de Dieu.

« Aucune passion ne prive autant l’esprit de tous ses pouvoirs d’action et de raisonnement que la peur », notait Burke, « Car la peur étant une appréhension de la souffrance et de la mort, elle opère d’une façon qui ressemble à la vraie douleur. De ce fait, tout ce qui est terrible à la vue est sublime. » Mais pour que la terreur réussisse au nom du sublime, « l’obscurité semble généralement nécessaire » poursuivait-il. « Les gouvernements despotiques qui s’appuient sur les passions humaines, et en premier lieu sur la passion de la peur, cachent autant que possible leur chef aux yeux du peuple. » Al-Baghdadi remplit sans nul doute ces conditions.

Le sublime est profondément physique et viscéral, ancré dans l’émotion et l’identité, et non un concept-clé de nos idéologies modernes, pour qui la raison et l’esprit sont maîtres (et non esclaves) des passions. Il n’y a là aucun lavage de cerveau, contrairement à ce qu’a voulu faire croire un vieux mythe sur les soldats alliés, dont on avait prétendu qu’ils avaient été brisés par les experts en manipulation mentale de la Chine communiste durant la Guerre de Corée. Les volontaires occidentaux qui s’enrôlent dans l’État islamique sont souvent des jeunes à des périodes de transition dans leur vie : des immigrés, entre deux emplois ou entre deux petites amies, ayant quitté leur foyer et cherchant une nouvelle famille. Pour la plupart ils n’ont reçu aucune éducation religieuse et sont « nés de nouveau » à la religion à travers le djihad. Ces jeunes en quête d’eux-mêmes qui ont trouvé leur voie dans le djihad font tache d’huile de multiples façons, lors de barbecues, de relations sexuelles d’un soir, sur Internet. Ils se radicalisent quand ils voient leurs parents se faire humilier par des fonctionnaires pour remplir des formulaires administratifs, ou leur sœur se faire insulter parce qu’elle porte un voile. La plupart ne franchissent pas le pas ; mais quelques-uns le font, et ils entraînent leurs amis avec eux.

Ce qui inspire au plus haut point les terroristes aujourd’hui n’est pas tant le Coran ou les enseignements religieux, qu’une cause excitante et un appel à l’action qui promet la gloire et l’estime aux yeux des amis, ainsi que le respect éternel et le souvenir aux yeux du monde, même si la plupart ne vivront pas pour goûter cette reconnaissance. Le Djihad est un employeur égalitaire qui propose les mêmes opportunités à tous : fraternel, rapide, glorieux et motivant. Et le danger qui fait bouillir le sang dans les veines est encore ce qu’il y a de plus stimulant, surtout pour celui qui n’en a encore jamais fait l’expérience. Selon un sondage réalisé par l’institut de sondage britannique ICM Research, 16 pour cent des Français, et plus d’un adolescent sur quatre (27 pour cent exactement) auraient une opinion favorable ou très favorable de l’État islamique, alors que moins de six pour cent des Français sont musulmans. Ces chiffres tranchent avec les 13 pour cent de soutiens à l’État islamique à Gaza, si l’on en croit un sondage réalisé par le Centre palestinien de l’opinion publique.

Se sentir vivre dans le combat

Dans Mein Kampf, Adolf Hitler déclarait: « Tous les grands mouvements sont des mouvements populaires, des éruptions volcaniques de passions humaines et de sentiments émotionnels suscités soit par la cruelle déesse de la détresse, soit par la puissance incendiaire du verbe déversé sur les foules. » Mais le verbe doit être mis en scène sur le théâtre du sublime. Dans les années 1930, Charlie Chaplin et le réalisateur français René Clair virent ensemble un film de l’actrice et réalisatrice Leni Riefenstahl à la gloire du national-socialisme. Chaplin en rit, mais Clair fut terrorisé par le film, affolé à l’idée que si celui-ci était vu à l’Ouest, tout serait perdu. George Orwell, dans son analyse de Mein Kampf en 1940, l’avait compris : « Alors que le socialisme et même le capitalisme – plus à contrecoeur – ont dit aux gens: “Je vous offre du bon temps”, Hitler leur a dit: “Je vous offre la lutte, le danger et la mort” et le résultat a été qu’un nation entière se jeta à ses pieds. »

Les volontaires de l’État islamique surfent sur le sublime, et sur ce qui va avec et fait défaut dans le monde fatigué du libéralisme démocratique, tout particulièrement aux marges de la société où vivent la plupart des immigrés en Europe. Nombre d’entre eux ne sont que des touristes du djihad, qui se rendent en Syrie pendant des vacances scolaires ou des congés pour le frisson de l’aventure et un semblant de gloire, et qui retournent ensuite à leurs vies plus confortables, mais sans âme, à l’Ouest. Mais les succès de l’État islamique vont croissant et l’engagement des adeptes aussi. Les décapitations font aujourd’hui ce que les images du World Trade Center ont réalisé en leur temps, c’est-à-dire transformer la terreur en démonstration de triomphe sur fond de mort et de destruction. Dans l’acception de Burke, il s’agit d’une manifestation du sublime. Comme le philosophe espagnol Javier Goma Lanzon l’a récemment souligné : ce sens du sublime constitue-t-il une part du pouvoir d’attraction de l’État Islamique, lié à une quête de grandeur et de gloire dans une camaraderie dangereuse et aventureuse ? Le désintérêt de l’Occident pour le sublime – souvent considéré avec scepticisme et cynisme – est-il notre erreur ?

La crainte de Dieu et ses représentations innombrables dans l’art et les rituels ont consitué autrefois le sublime de l’Occident, suivi par une lutte violente pour la liberté et l’égalité. L’historien anglais Arnold Toynbee (1852-1883) a soutenu que les civilisations prospèrent et déclinent au gré de la vitalité de leurs idéaux culturels, et non de leurs richesses matérielles. Dans des études menées avec le soutien de la Fondation scientifique américaine, du Département de la défense et du CNRS, mes collègues et moi-même avons trouvé que la plupart des sociétés ont des « valeurs sacrées » pour lesquelles leurs membres sont prêts à se battre, à sacrifier beaucoup, voire à mourir, plutôt que d’accepter un compromis. En 1776, les colons américains avaient le meilleur niveau de vie dans le monde. Toutefois, menacés, non pas sur le plan économique, mais sur le plan de leurs « valeurs sacrées » (selon les termes de Thomas Jefferson dans son brouillon initial de la Déclaration d’indépendance), ils se montèrent prêts à sacrifier « leur vies, leur fortune et leur honneur sacré » contre l’empire britannique, alors le plus puissant du monde. Notre idéal est-il seulement un idéal « de confort, de sécurité et d’évitement de la douleur », comme Orwell le supposa pour expliquer la capacité du nazisme, du fascisme et du stalinisme à susciter l’engagement notamment de la jeunesse aventureuse et en quête d’horizons nouveaux ? Pour le futur des démocraties libérales, même au-delà de la menace de djihadistes violents, cela pourrait constituer la question centrale.

Les êtres humains définissent en des termes abstraits les groupes auxquels ils appartiennent. Ils aspirent souvent à des liens intellectuels et émotionnels durables avec des personnes qu’ils ne connaissent pas encore, et sont prêts à tuer ou mourir, non pas pour préserver leur propre vie ou celles de leurs familles ou amis, mais au nom d’une idée – la conception morale transcendante qu’ils ont d’eux-mêmes, de « qui nous sommes ». C’est là « le privilège de l’absurde, auquel nulle créature vivante n’est sujette sinon l’homme », que décrivit Thomas Hobbes (1588-1679) dans son Léviathan. Dans la Filiation de l’homme, Charles Darwin (1809-1882) y a vu la vertu de « la moralité, […] l’esprit de patriotisme, la fidélité, l’obéissance, le courage et la sympathie », dont les communautés victorieuses sont dotées dans la compétition pour la survie et la domination. À travers les cultures, les formes les plus robustes d’identité de groupe sont cimentées par les valeurs sacrées, souvent sous forme de croyances religieuses ou d’idéologies trancendantales, qui conduisent certains groupes à dominer les autres grâce à l’engagement irrationnel d’une poignée de leurs membres dans des actions qui mènent au succès, au-delà de toute attente. Dans le monde que nous souhaitons – celui de la démocratie libérale, de la tolérance, de la diversité et de la justice distributive -, la violence (particulièrement les formes extrêmes que constituent les tueries de masse) sont généralement considérées comme pathologiques, comme des facettes sombres d’une nature humaine détraquée, ou comme des dommages collatéraux d’intentions justes. Mais tout au long de l’histoire et dans toutes les cultures, la violence exercée à l’encontre des autres groupes a été unanimement invoquée par ses auteurs comme un acte sublime de vertu morale. Car sans une prétention à la vertu, il est très difficile de souhaiter tuer un grand nombre d’innocents.




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