La chronique de Nathacha Appanah: Un matin d’hiver à l’île Maurice

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Le soleil n’est pas encore levé quand l’avion rase une île Maurice endormie, piquetée çà et là de zones éclairées et de taches noires.




Nathacha Appanah

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Ces dernières sont traversées par des routes en lacets bordées de réverbères allumés et ces routes font penser, de haut, à des anguilles phosphorescentes nageant dans des cours d’eau sombre. Ma fille de 8 ans qui m’accompagne pour ce séjour dans mon pays natal, me demande, groggy des onze heures et demie de vol:

Nous sommes arrivées, maman ? C’est vraiment l’île Maurice ?

Je suis un peu désolée que l’arrivée soit de si bonne heure car c’est quelque chose de merveilleux quand vous approchez l’île Maurice en avion, quand le soleil est déjà levé. La barrière de corail où les vagues viennent s’écraser, le bleu de l’océan qui pâlit jusqu’à se transformer en vert d’eau des lagons – à certains endroits la transparence est telle qu’on distingue le fond de l’eau – le blanc farineux des plages, la dentelle des côtes…

Tandis que le ciel rosit à peine à l’horizon, nous empruntons une passerelle, entrons dans une partie flambant neuve de l’aérogare, aux grandes salles encore vides et aux couloirs presque aussi interminables que dans celle où nous avons embarqué. Ma fille me redemande si nous sommes vraiment à l’île Maurice. Pourtant, c’est tellement évident, pensé-je : certaines personnes qui travaillent à l’aéroport me ressemblent un peu, il y a « Mauritius » ou « Île Maurice » écrit çà et là, on entend le créole ou un français parlé avec un accent typiquement local qui fait traîner la fin des mots et avaler à moitié les r. Mais elle regarde partout, perplexe, comme si elle cherchait quelque chose de précis. Ce n’est qu’après le contrôle des passeports, quand nous arrivons devant un mur végétal avec des plantes épaisses et foncées, des fougères aux feuilles crénelées, des lianes fines et longues comme des cheveux de sirène, et une cascade d’eau qu’elle s’extasie, oui, je reconnais, nous sommes arrivées ! Je me demande ce qu’elle reconnaît, vraiment : elle était encore petite la dernière fois que nous sommes venues ici. Est-ce le bruit de l’eau qui cascade ? Est-ce le vert profond des plantes sur ce mur ? Est-ce qu’elle cherchait, simplement, depuis notre atterrissage, quelque chose qui distingue cet aéroport des autres, quelque chose qui concrétise par son originalité ou par son « exotisme », même si c’est un mot que je n’aime pas beaucoup, la distance parcourue ? Ou est-ce tout à fait autre chose, impalpable, indicible, niché dans le cerveau avant même la fabrication des souvenirs et qui se réveille à un parfum, un bruit, une image ?

Quand nous sortons à l’air libre, le soleil s’est levé, timide derrière des nuages. Notre voiture avance dans le petit matin et ce que je reconnais, moi, c’est un pays sous l’hiver austral. Cela fait souvent sourire de manière un peu moqueuse quand je dis ça, « l’hiver à Maurice », comme si cette île – écrasée par son image touristique – n’était qu’une image statique de soleil et de plage et de chaleur qui identifie les vacances et le lointain. Sous les abribus, attendent des écoliers dans leur uniforme frappé de l’écusson du collège-lycée qu’ils fréquentent. Ils portent tous des pulls et s’abritent du vent, visages un peu endormis encore. Ils ne regardent pas les laboureurs passer derrière eux ; ceux-ci marchent le long des champs de légumes. Bottes, pantalon, chemise à manches longues, foulard noué autour de la tête pour se protéger non pas du soleil mais du froid du matin (ils commencent souvent très tôt dans les champs). En été, ils auraient porté ene sapo lapay (un chapeau de paille). à l’angle des rues, des échoppes – en créole, on les appelle des ti la-boutik (des petites boutiques) – servent des galettes de farine, du pain fourré à la viande, des beignets, des samoussas… Des choses chaudes, simples, un peu caloriques quand même, qui réchauffent les estomacs et les cœurs.

Plus nous montons vers le nord, plus le paysage est vallonné et dominé par les champs de canne à sucre. J’avais oublié combien elles sont magnifiques en hiver quand elles sont en fleur, prêtes à être récoltées. Le vert des feuilles allongées tels des longs couteaux fait penser au vert du lagon et les fleurs, d’un rose si doux, poudré comme la plante des pieds des bébés, se balancent dans le vent et ensemble, c’est un même souffle qui monte et qui descend. En cette saison, l’île semble abaisser non pas seulement sa température mais également la densité de ses couleurs. L’ensemble – ciel, terre, végétation – est moins contrasté, surtout le matin, comme si c’était un temps plus intérieur, plus intime, plus vrai. Est-ce moi seulement qui remarque cette terre sans maquillage, sans mise en scène et qui ne vois pas, du moins pour l’instant, l’île urbanisée, connectée, aux routes lisses et aux équipements modernes ? Ou est-ce quelque chose qui se réveille en moi et qui, comme chez ma fille, dit : “Je reconnais” ?

Nathacha Appanah