12 mars 1968: Entre allégresse et boycott


49 ans après l’indépendance, tous les Mauriciens sont unanimes pour se féliciter du chemin parcouru par le pays et pour se réjouir de l’émancipation de l’administration britannique. Mais à l’époque, il n’y avait pas la même unanimité et la petite nation naissante était plongée dans le doute, partagée entre un sentiment d’allégresse et de tristesse, traumatisée par les bagarres et minée par les consignes de boycott de l’opposition parlementaire…




Il faut dire qu’il y avait, au sein de la population, un enthousiasme modéré après les émeutes du mois de janvier précédent qui avait fait officiellement 29 morts, beaucoup plus selon les observateurs. Lorsqu’arriva la date du 12 mars 1968, l’ampleur de l’événement fit qu’indépendantistes et anti-indépendantistes enterrèrent (momentanément et probablement un peu à contre-coeur pour certains) la hache de guerre. Maurice accédait officiellement au statut de pays indépendant et souverain et l’histoire était en marche.

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Les élections qui eurent lieu sept mois plus tôt, en août 1967, avaient vu la victoire du Parti de l’indépendance, une coalition menée par le Parti Travailliste, sur le Parti Mauricien Social Démocrate, favorable à une forme d’association à la Grande-Bretagne. Le Parti de l’indépendance avait recueilli ainsi 54% des suffrages. Le pourcentage de votes anti-indépendance s’était élevé à 46%.

Dans le sillage des élections, le gouvernement constitué par Sir Seewoosagur Ramgoolam eut beaucoup de mal à trouver ses marques. Le contexte économique difficile avait nécessité le licenciement de plusieurs milliers de relief workers, en octobre, ce qui aboutit à de violentes manifestations dans les rues de Port-Louis.

Entre août et décembre 1967 quelque 1 300 personnes choisirent l’immigration, principalement vers l’Australie, afin d’échapper, selon elles, à un engrenage infernal qui menaçait d’entrainer le pays dans la misère.

La situation sociale se dégrada encore plus en janvier 1968 lorsque des bagarres éclatèrent entre groupes ethniques, dans les quartiers nord de Port-Louis. Ces bagarres « raciales » nécessitèrent l’introduction de l’état d’urgence le 21 janvier. Les bagarres firent officiellement 29 morts. À Port Louis, des centaines de maisons furent saccagées et une large partie de la population des quartiers nord de la capitale dut se réfugier dans les villes des Plaines Wilhems. L’état d’urgence fut maintenu jusqu’au 13 février.

Entretemps, les préparatifs pour les célébrations de l’indépendance qui devaient se tenir six mois après les élections, allaient bon train malgré les tensions persistantes. Le 5 décembre 1967, les couleurs du quadricolore rouge-bleu-jaune-vert, avaient été dévoilées à la télévision nationale, la MBC. Puis, le 17 février 1968, l’hymne national était choisi par un comité présidé par Harilall Vaghjee, Speaker de l’Assemblée nationale. Les paroles de O Motherland, l’hymne national, sont signées Jean-Georges Prosper et la musique est de Philippe Gentil, musicien de l’orchestre de la police.

Le jour J, l’ambiance est heureusement enjouée. Tout est fait sans excès et aucun incident n’est à déplorer. Les Mauriciens sont nombreux au Champ de Mars, plusieurs dizaines de milliers, 100 000 même selon la presse. Les anti-indépendantistes cloîtrés et déçus, suivent les cérémonies à la télé. Les élus du PMSD observent la consigne de boycott de Gaëtan Duval, leader de l’opposition parlementaire et ne sont pas présents au Champ de Mars. La mairie de Port-Louis avait, quant à elle, pris la décision de ne pas participer aux célébrations et de se mettre en deuil en hommage aux victimes des bagarres du mois de janvier précédent.

Quelques jours avant la célébration officielle, Le 10 mars, Londres annonçait que la princesse Alexandra ne représenterait pas la reine à la cérémonie officielle, « en raison de l’état d’urgence », provoquant ainsi une certaine déception au sein de la population…

Mais l’histoire ne retiendra finalement, du 12 mars 1968, que cette image d’ensoleillement, de fête et de quadricolore qui est hissé en haut du mât, dans la paix et la joie. Un nouveau jour se levait sur la jeune nation mauricienne dont l’avenir, malgré les moments difficiles allait, au fil des décennies, s’avérer prospère et brilliant.

Source: Histoires Mauriciennes